Combat aérien futur : les décisions qui s'imposent
L'IFRI a publié le 24 janvier une étude remarquable de 116 pages sur l'avenir de la supériorité aérienne, dans un contexte dit de "haute intensité". Un document qui, s'il revient de façon très juste sur les principaux enjeux d'aujourd'hui et de demain, se démarque surtout par la critique, et même l'autocritique, des choix effectués par la France.
"L'avenir de la supériorité aérienne" a été rédigée par le lieutenant-colonel Adrien Gorremans, un officier de l’armée de l’Air et de l’Espace inséré au Laboratoire de recherche sur la défense (LRD) du Centre des études de sécurité (CES) de l’IFRI, où il contribue aux études relatives à la puissance aérospatiale. Légitime, et même doublement légitime puisque Adrien Gorremans est commandant d'escadron & instructeur sur Mirage 2000 (loin d'être la seule ligne d'un CV bien fourni). Il a été secondé dans l'exercice par Jean-Christophe Noël, qui publie régulièrement. Ce dernier a aussi eu une carrière au sein de l'armée de l'Air, à très haut niveau.
Nos deux auteurs s'attaquent donc à un sujet aussi prioritaire que sensible, à l'heure où la supériorité aérienne occidentale est remise en question, d'une part, par les menaces incarnées par l'émergence de compétiteurs affichant une montée en puissance technologique certaine, mais aussi d'autre part, par les faits (autrement dit : la guerre), puisque les crises en cours, en Ukraine comme au Proche & Moyen Orient, ont montré un contexte aérobalistique qui met à mal l'idée confortablement ancrée de domination du ciel. Je serais même tenté d'y ajouter le fait que la totalité des alliés dans l'OTAN, ou même en Asie, s'est rangée derrière la toute puissante US Air Force. Or Washington n'apparait plus subitement aujourd'hui, en janvier 2025, comme étant ce pilier indéfectible du "monde libre".
La fin de la supériorité aérienne ?
Je n'ai pas pour objectif ici de résumer l'étude dans son intégralité, mais en quelques quinze paragraphes, et sans jargonner, tenter de rendre digérables au plus grand nombre les conclusions de ces 116 pages (lisez la tout de même, c'est passionnant !), et de faire ressortir certains points qui m'ont paru fort pertinents.
Quelques constats, disons inquiétants, pour ne pas dire alarmants, qui ne manqueront pas d'attirer l'œil des médias (c'est déjà le cas à l'heure où j'écris ces lignes), donnant une publicité bienvenue au document. Toutefois, le risque est qu'avec un effet loupe qui se profile de façon prévisible autour de quelques formules chocs comme "l'armée de l'Air ne tiendrait pas 3 jours", le public passe à côté des recommandations faites ici, qui sont à mon sens un parfait résumé des problématiques et défis qui se présentent.
Changer d'approches pour l'avenir
En l'état actuel des capacités françaises et moyens mobilisés, le format choisi pour la LPM 2024-30 en cours, de 40 avions déployés sur un front de haute intensité, serait selon l'étude difficilement tenable. Sauf à recourir à une stratégie rapide de massification des flottes de combat par l'intégration d'effecteurs déportés, que nous connaissons déjà sous le nom de Remote Carriers, ces drones semi-autonomes assujettis aux avions pilotés qui sont déjà intégrés dans l'architecture du SCAF (système de combat aérien futur) de l'armée de l'Air et de l'Espace. Ces drones, qui pourraient dans le même temps jouer le rôle de munitions, devront être performants, furtifs, nombreux, peu onéreux… et surtout intelligents, de façon à se présenter en meute face à une défense aérienne avec une bien plus grande agilité que ne le ferait de simple missiles de croisière. Si cela va dans le sens actuel des réflexions en Occident, et notamment aux USA où un rapport sur le sujet de la guerre aérienne dans le Pacifique, par le Mitchel Institute, avait été fortement remarqué il y a tout juste un an, c'est ici que les auteurs vont remettre en cause l'un des choix récents qu'a fait la France pour 2035: s'offrir un successeur de drone au combat furtif Neuron de Dassault Aviation (démonstrateur qui doit repartir en campagne d'essais cette année) pour accompagner le Rafale au standard F5. En effet, selon eux, ce drone, "aux prix unitaire vraisemblablement supérieur à 100 millions d'euros", qui ne pourrait donc pas être acheté à plus de quelques dizaines d'exemplaires, constitue de facto un choix non pertinent. Plus loin dans le document, lors des recommandations, ils évoquent plutôt le choix d'un appareil limité à... 5 millions d'euros/pièce. De mémoire, les Américains évaluent plutôt le coût acceptable à 25 millions $ par drone de combat.
L'étude étant, je le répète, excessivement riche, je ne peux me permettre ici d'être davantage exhaustif s'agissant des multiples pistes technologiques évoquées, d'autant plus qu'il est par la suite question de C2 (commandement et contrôle) distribué, de survivabilité, de défense sol-air multicouche, de détection radar… de soutien de l'arme aérienne par des vecteurs terrestres ou maritimes (missiles hypersoniques ou balistiques), de surveillance depuis l'espace, d'action cyber… etc.
Concentrons plutôt sur la partie conclusive de l'étude, qui est dédiée à "l'ordre de bataille aérien français en 2035". Et c'est ici que le tableau se noircit encore, celle-ci s'avérant être la plus critique envers la feuille de route nationale telle que nous en avons connaissance aujourd'hui. Ainsi, premièrement, le Rafale F5 risque d'avoir des capacités de pénétration -déjà- insuffisantes en 2035. Deuxièmement, son drone accompagnateur furtif hérité du programme Neuron constituera une ressource bien trop rare. Troisièmement, c'est la cohérence politique, industrielle, et économique du SCAF qui est directement remise en cause, en partie car ce dernier est un programme multinational.
Dans le détail, et concernant les "capacités clés manquantes ou obsolètes" (ouille !), nos deux auteurs s'en prennent au "refus d'obstacle français" quant à la furtivité, et c'est là ici encore une formule qui va rester, insistent sur le fait que "les pilotes français affrontant régulièrement des chasseurs de 5e génération en exercice interalliés constatent que « la mission de combat contre des chasseurs furtifs sur Rafale est impossible à gagner en l’état actuel des capteurs »". Une affirmation basée sur des témoignages confirmant ce que les escadrons de chasse savent depuis au moins une décennie: non le F-35 n'est pas une fraude technologique. Le risque pour la France est ici double à l'avenir : voir ses avions plaqués à très basse altitude sous la couverture radar (pas un sport de masse); et surtout voir ses avions relégués au rôle de supplétifs dans les opérations en coalition, où le fer de lance sera constitué d'appareils furtifs que tout le monde où presque dans l'OTAN reçoit aujourd'hui des Etats-Unis. Et si le Rafale est déjà en retard, posons même la question de savoir à quel rôle serait réduit le Mirage 2000 ?
Autre problème dans les forces aériennes françaises, largement dénoncé par ailleurs, et depuis longtemps, l'absence de capacités offensives SEAD (Suppression of Enemy Air Defenses) et de guerre électronique, malgré quelques pansements. C'est également le manque criant de défense sol-air, ainsi que de diversification des armements, le rapport citant -audacieusement je fois le dire- l'exemple de la disparation des armes à sous-munitions en France, conséquence de la ratification de la Convention d'Oslo en 2010. Des armes utiles au traitement de cibles dispersés ou vastes, comme les aérodromes. Et pour ce qui existe encore, l'étude s'attaque au problème de "l'absence d'épaisseur organique et de masse", qui concerne tant les flottes d'appareils (y compris de soutien opérationnel, tels les avions de C2, de transport, ou de renseignement) que les stocks de munitions, et bien entendu… les ressources humaines.
Recommandations
Si vous en êtes arrivés à ce stade de la lecture, le tableau d'ensemble doit vous paraître bien alarmant. Je me permets donc de tempérer : rappelons que très peu de nations dans le monde ont atteint le niveau technologique, industriel, et surtout organisationnel à même de contrer une force aérienne moderne, et que le document, élaboré autour de témoignages d'opérationnels de haut niveau, fait ce qu'on lui demande de faire : de la prospective stratégique. Il n'en ressort pas moins qu'étant donnée la qualité des informations réunies, cela ressemble fortement à ce à quoi ne ce ne sont jamais risqués certains documents de références comme les Livres Blancs (2008, 2013), les Revues Nationales Stratégiques (2017, 2022), ou même les rapports parlementaires: un vrai exercice d'autocritique.
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